Sujet intéressant. Mais ...

Il y a une énorme différence entre la publicité et le micro targetting politique utilisé discrètement par les politiques.

Une publicité est financée, identifiable, nécessite un contrat, et donc avance à visage découvert.
Au contraire le micro targetting, s'il est bien fait, ne doit surtout pas apparaître à l'utilisateur comme étant une publicité politique. Un bon micro targetting pour faire la pub du candidat X contre le candidat Y consiste par exemple à:

- faire remonter dans le fil d'actualités les publications des amis qui parlent favorablement de X ou qui sont proches de thèmes où X prétend proposer des solutions

- faire remonter dans le fil d'actualités les publications des amis qui parlent défavorablement de Y

- placer dans les suggestions de Youtube davantage de vidéos libérant beaucoup d'émotion négative / indignation sur des thèmes de campagne où X s'indigne et prétend apporter des solutions (par exemple, pour Lepen, faire remonter beaucoup de vidéos de cambriolages commis par des non-natives)

- chez les utilisateurs qui voteraient plus probablement pour Y, les décourager d'aller voter en augmentant la réactance de l'utilisateur vis à vis, par exemple, de la corruption générale en politique ou en pointant la déconnexion des politiques avec le peuple
etc.

Ces techniques, utilisées par Cambridge Analytica, société sulfureuse, condamnée, co-financée par Steve Banon (Trump, Brexit, Rassemblement National), font qu'on ne se sent jamais visé par une publicité. L'algo du réseau social c'est un jeu entre "je sais de mieux en mieux qui tu es pour t'emmener de plus en plus là où ton comportement va me rapporter de plus en plus d'argent"

Bref, la "publicité" visible c'est totalement old school. C'est le cœur de l'article mais là on passe à côté du sujet qui fait mal.

Pour bien comprendre, il faut voir que le procès contre Cambridge Analytica a révélé qu'ils se sont entraînés sur des pays d'Afrique, mais aussi aux Philippines, sans faire de publicité mais en agissant sur des électeurs à décourager (ou au contraire à hystériser), en identifiant des points de psychologie puis en modifiant sensiblement les fils d'actualité sans jamais faire de "publicité" pour rendre plutôt apathique (ou bien plutôt colérique). Ils ont clivé dans les pays où l'intérêt pour gagner était de cliver (cf ce qui se passe aux USA en ce moment) et ils ont éteint les motivés quand l'intérêt était de les éteindre. Aucune publicité (contrat explicite)

Quand ces résultats en Afrique et aux Philippines ont montré que ça fonctionnait parfaitement, ils ont utilisé ces méthodes de manipulation psychologique (qu'on peut difficilement appeler "publicité") pour faire gagner Trump et pour provoquer le Brexit.

La journaliste Carole Cadwalladr (https://en.wikipedia.org/wiki/Carole_Cadwalladr) décrit cela en détail dans son travail d'investigation remarquable sur Camdridge Analytica dont elle donne un résumé dans une grande conférence rassemblant les plus grands média britanniques ici https://youtu.be/2mGBUHD3OO0

Elle ne parle pas de "publicité" comme le fait pudiquement l'article de Zdnet, elle emploie le mot correct: *manipulation psychologique* elle emploie aussi le mot *propagande" et elle précise que ces techniques sont connues mais normalement *uniquement réservées aux militaires*. Elle mentionne leur caractère parfaitement illégal en Angleterre. Son travail, son sérieux ont été unanimement salués par l'ensemble de la profession (pas seulement en lui demandant de participer au documentaire Netflix The Great Hack).

Je précise que cette journaliste a dit tout cela, dans une autre conférence, avec en face d'elle, présents physiquement, Marc Zuckerberg et tous les "rois de la Silicon Valley" comme elle les appelle. Conférence largement médiatisée diffusée ici https://youtu.be/OQSMr-3GGvQ

Pitié, ZDNet, quand vous faites un article de ce type, ne le survolez pas en parlant gentiment de "publicité politique" quand toute la profession qui fait le travail d'enquête sait depuis des années qu'il s'agit malheureusement de techniques beaucoup plus insidieuses et normalement illégales. Car, même si je pense que ce n'est pas l'intention de l'article, c'est de la désinformation.

Partez donc de ce que les gens qui ont investigué ont permis de mettre au jour, partez des conclusions du procès C.A par exemple, car avec cet article, on a l'impression qu'on est en 2007 au début de FB où Nathan Myhrvold (alors grand chef de la recherche Big Data chez MS) venait à peine d'enseigner aux ingés de FB comment utiliser la data pour non seulement connaître mais surtout *modifier* la psychologie des individus collectés à leur insu.

Alors, Pierrick Aubert, vous semblez jeune, plein d'énergie, en prise avec votre époque, donc s'il vous plaît, parlez de ces sujets vraiment, pas avec le dos de la cuillère en faisant fie du travail d'investigation de vos confrères qui lancent des alertes avec raison et professionnalisme. Ces sujets sont essentiels, cruciaux pour notre démocratie, il ne faut pas les survoler et, à minima, appeler un chat, un chat.

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