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Catastrophes technologiques et risques industriels : gouverner l’ingouvernable ?

Les catastrophes technologiques mettent toujours à nu l’impéritie des hommes à y faire face. Comme si la question du risque, finalement, était toujours la conséquence d’une catastrophe, jamais son préalable. C’est ce que disait déjà la sociologue américaine Sheila Jasanoff dans son ouvrage, L’éthique de l’invention que nous décryptait l’année dernière Irénée Régnauld.

Couverture du dernier numéro de la revue ZLe dernier numéro de la revue Z, « Rouen, fumées noires et gilets jaunes » ne dit pas autre chose. Consacrée aux conséquences des incendies industriels de Lubrizol, la revue qui mêle analyse et témoignages, enquête et critique, décortique la réalité du risque industriel, le déni des catastrophes et l’inégalité des luttes des habitants cherchant à faire reconnaître leurs droits. Un double niveau de lecture qui se révèle passionnant parce qu’il enracine les analyses dans la réalité et projette les témoignages hors de leur contexte, ce qui offre à l’ensemble du numéro une vivacité incroyablement concrète et diverse. Si vous ajoutez en plus un niveau d’information élevé et un traitement d’une grande clarté, vous n’atteignez rien de moins que la perfection ! Comme les masques sont l’outil indispensable d’une salubrité sanitaire, Z est indispensable à notre salubrité militante et intellectuelle !

Au sommaire de ce numéro, la chercheuse Célia Izoard signe deux excellentes analyses. La première sur l’impunité industrielle des catastrophes et leur déni, montre combien nous sommes démunis pour mesurer l’empoisonnement exceptionnel. Les analyses et modalités de surveillance ne révèlent rien d’autre que « la catastrophe de l’empoisonnement ordinaire », venant souvent après les catastrophes plutôt qu’avant, donc sans proposer de valeurs de références pour suivre et comprendre les dégradations. Le calcul du risque sanitaire consiste à ajouter du doute au doute pour produire « mathématiquement de la certitude » ! Les évaluations probabilistes croisent des paramètres incertains dont on ne peut tirer aucune conclusion : entre les myriades de substances et leurs effets combinés, la connaissance de la pollution industrielle semble s’épuiser dans les données. Les catastrophes semblent seulement relever, à chaque accident, le niveau du supportable. Par leurs brutalités, elles anesthésient la capacité à juger et à agir, au-delà de révoltes, qui demeurent trop souvent sporadiques et circonstanciées. Pire, c’est bien souvent dans leurs ruines et dans les bouleversements qu’elles produisent que les transformations s’accélèrent. Pas dans le bon sens, comme le pointait Naomi Klein dans La stratégie du choc.

En attendant , les accidents se multiplient. Les déversements de substances toxiques dans les milieux sont innombrables et la réponse du confinement est en passe de devenir un mode de vie pour tous ceux qui vivent dans des espaces dégradés (comme c’est déjà le cas à Pékin ou Delhi, mais comme cela a été également le cas à Rouen). La transparence et la sécurité tant attendues ne peuvent répondre que quand les accidents sont rares et les sources de pollution peu nombreuses, rappelle Izoard. Nous n’en sommes plus là !

Quant à la réponse par une innovation plus responsable, elle a souvent consisté à déplacer le problème voire à l’aggraver, constate la chercheuse : « L’innovation technologique n’a permis que de superposer les pollutions les unes aux autres : la couche de peinture aux nanoparticules recouvre celle au benzène qui recouvre celle au plomb »…

La meilleure réponse aux accidents ne repose pas tant sur l’innovation que sur le renforcement de la réglementation. Notamment, celle qui n’est pas suffisamment convoquée et qui consiste à mettre un terme à la déréglementation du travail pour interdire la sous-traitance et permettre aux salariés d’être les sentinelles des conditions de travail et de leur environnement. Or, c’est le contraire que l’on constate trop souvent. La précarisation des conditions de travail est le fer de lance finalement de l’impunité industrielle que l’intoxication chronique favorise. Et l’intoxication chronique nous y sommes, notamment quand on parle désormais de natech disaster, de catastrophes à la fois naturelle et technologique, pour parler des accidents industriels majeurs qui suivent et prolongent un désastre naturel, alors que, changement climatique oblige, les catastrophes naturelles s’étendent et s’intensifient (voir les recensions européennes et internationales).

On trouve également dans ce numéro un passionnant article sur les « jurys de nez riverains », des associations qui servent à dénoncer les mauvaises odeurs, mais qui, en les mesurant précisément fournissent un travail gratuit aux industriels et favorisent finalement l’acceptabilité des mauvaises odeurs. Si en réponse, les industries dégazent la nuit, finissent par poser des biofiltres, des écrans brise-odeurs ou pulvérisent des neutralisants d’odeurs… reste que chasser l’odeur ne chasse pas la pollution, juste ce qui nous en incommode le plus et finalement produit des aménagements qui invisibilisent la dangerosité de ces industries.

L’historien Thomas Le Roux, qui avait écrit avec François Jarrige, La contamination du monde (Seuil, 2017), fait une lumineuse synthèse historique de l’évacuation des régulations sociales et sanitaires au profit d’une évaluation d’experts qui transforment les « nuisances » d’Ancien Régime en « pollutions » admissibles. Cette fabrique de l’impunité industrielle souligne combien, jusqu’encore aujourd’hui, il demeure plus important de protéger l’industrie que la santé. La réglementation et la responsabilité reposent surtout sur des principes comme les compensations financières qui permettent souvent en fait d’échapper aux poursuites pénales. Si la sécurisation est encouragée par la loi, elle consiste à agir sur la prévention et l’amélioration technique qui permettent surtout d’alléger les procédures administratives et donc de contourner la justice. La grande libéralisation des activités se constate pourtant dans l’accroissement des accidents industriels majeurs depuis 40 ans, qui cachent à leur tour le risque plus grand encore des pollutions chroniques.

Célia Izoard livre également un passionnant article sur l’opacité des décomptes des cas de cancers liés aux pollutions industrielles… Comment, dans une société fondée sur l’information, les chiffres des morts liés aux pollutions peuvent-ils être si volontairement incomplets ? Il suffit de minimiser le rôle de la pollution pour maximiser la responsabilité des comportements individuels, explique-t-elle, en montrant par exemple que le risque industriel est minimisé en étant segmenté, alors que les comportements individuels sont majorés en étant regroupés. Édifiant ! Tout comme l’article sur l’incroyable et impossible parcours du combattant à faire reconnaître une maladie professionnelle, puisque la charge de la preuve reste du ressort des malades. Tout comme l’enjeu de la décontamination des sols, qui montre combien cette dépollution est sélective et combien les mal nommés écoquartiers, qui sont souvent implantés sur d’anciens sites industriels, ajustent les règles environnementales à leur profit… à l’image de l’absence de garage de ces nouveaux immeubles, qui paraît une mesure pour favoriser la décroissance, quand elle vise surtout à ne pas avoir à creuser et à nettoyer des sols contaminés…

Mais Z n’est pas qu’une revue d’analyse. En faisant la part belle aux témoignages de Rouennais, la revue permet de donner de la matière et montrer concrètement comment s’est incarné le déni des autorités suite à la catastrophe. Les témoignages de Rouennais, nombreux, permettent de donner de la matière et du concret aux injonctions contradictoires, en laissant découvrir le vocabulaire des crises et l’inventivité des protocoles produits à la volée, sortis du chapeau et largement inadaptés au danger. D’autres récits racontent aussi des luttes contre le déploiement sans fin des industries toxiques, à l’image de l’énergisante histoire de la commune libre du port du Havre qui souligne comment le quartier populaire des Neiges a résisté aux autorités et aux industriels. Derrière ces récits, la revue rappelle que les catastrophes industrielles provoquent toujours des mobilisations… bien loin de la nonchalance respectueuse ou de la complicité douteuse de l’État envers les industriels.

Tout cela n’est finalement pas sans écho avec ce natech disaster mondial que nous venons de connaître. De Lubrizol au Covid-19, notre rapport au risque se révèle fragile, injonctif et finalement bien peu évalué et préparé. Bien peu protecteur des plus fragiles en tout cas ! Bien peu instruit, encore moins aussi contenu et préparé qu’annoncé. Le rapport au risque finalement se révèle pour ce qu’il est, un rapport de puissance. Où la prévention et la gestion de crise semblent relayées bien loin des réalités du terrain.

Difficile d’être exhaustif face à un numéro aussi riche. Z est une revue qui aide à comprendre tout en nourrissant nos colères ! On pourrait croire, à la lire, que Z est une revue critique de gauche. Elle l’est bien sûr. Pourtant, quand on lit l’épais rapport de commissions d’enquête parlementaire sur la catastrophe de Lubrizol, on entend les mêmes constats (voire la synthèse de Public Sénat ou celle du Monde) : moyens d’alertes archaïques et inefficaces, manque d’information claire, prescriptive et pédagogique, manque de contrôle des installations, manque d’information temps réel, indulgence des pouvoirs publics vis-à-vis des industries… Le rapport souligne même combien l’indemnisation liée à la renonciation à toute action contre l’indemniseur pose question et laisse entière la question de la prise en compte des préjudices indirects ou de la surveillance sanitaire à long terme (alors que les études historiques sur l’incident de Seveso par exemple, soulignent que le lien de causalité peut être établi, pour autant qu’on l’étudie). L’une après l’autre, les catastrophes nous montrent que nous ne sommes jamais vraiment prêts à gouverner l’ingouvernable.

Hubert Guillaud

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lundi 10 août 2020

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