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Vers un renouveau militant des questions technologiques ?

Radical AI research CommunityLes chercheurs et praticiens de l’intelligence artificielle ont tendance à penser que l’IA est neutre ou bénéfique et que les problèmes qu’elle rencontre sont essentiellement liés aux données biaisées qu’elle utilise. Ils ont du mal à prendre la mesure des inégalités que leurs travaux exploitent et reproduisent explique l’artiste et chercheuse en IA Pratyusha Kalluri (@radical_ai), dans une tribune pour Nature (@nature), fondatrice du Radical AI Network, un réseau de chercheurs qui s’intéresse à ceux qui sont marginalisés par l’IA.

Améliorer l’éthique en s’intéressant à ceux que l’IA impacte le plus !

En décembre 2019, la question de la diversité et de l’inclusion a été au coeur d’une des grandes conférences internationales sur l’IA, rapporte un autre article de Nature, où des chercheurs ont défendu un contrôle éthique spécifique des publications dans le domaine de l’IA. La conférence NeurIPS a introduit notamment une liste de contrôle de reproductibilité (.pdf), afin de produire un examen éthique des articles de recherche proposés dans le cadre d’un « défi de reproductibilité ». Joelle Pineau, spécialiste de l’apprentissage automatisé à l’université McGill de Montréal, où elle codirige le laboratoire de raisonnement et d’apprentissage ainsi que le laboratoire de recherche en IA de Facebook, défend dans une interview pour Nature l’importance de ces formes de contrôles éthiques qu’elle a participé à mettre au point, afin d’améliorer les normes méthodologiques et généraliser le dépôt des codes sources, comme elle l’expliquait dans un billet à destination des chercheurs de la conférence.

Le rapport 2019 de l’AI Now Institute (.pdf) demandait déjà que tous les documents de recherche sur l’IA comportent une section d’évaluation des préjudices sociaux ainsi que des informations sur l’ensemble des données utilisées. Lors de l’atelier organisé par le collectif Black in IA (@black_in_ia) pour la conférence NeurIPS , Abeba Birhane (@Abebab), spécialiste de la cognition à l’University College de Dublin et auteure d’un article sur l’éthique relationnelle, a estimé que ces contrôles devaient être centrées sur les groupes les plus vulnérables. Dans cet article de recherche écrit avec son confrère Fred Cummins (@fcummins), la chercheuse souligne combien les algorithmes prennent des décisions contestables ayant des implications morales et sociales fortes, alors qu’elles demeurent souvent considérées comme techniques, a-morales si ce n’est neutres. Les résultats injustes et discriminatoires y sont traités comme des effets secondaires auxquels ont peut apporter des solutions techniques, plutôt que des problèmes qui masquent des hypothèses sous-jacentes aux solutions déployées, des opinions dans du code, dirait Cathy O’Neil. D’où l’importance pour les deux chercheurs de passer à une « éthique relationnelle », c’est-à-dire de reconnaître que ces biais sont inhérents à l’IA.

Pour cela, ils invitent à s’intéresser à ceux qui sont affectés de manière disproportionnée par ces systèmes. Ils invitent également à prioriser la compréhension, et notamment la compréhension du contexte, sur la prédiction ou la précision. Ils invitent également à sortir d’une conception persistante consistant à voir les outils techniques comme de simples méthodes, plutôt que comme des moyens de définir, classer et organiser le monde social (ce que dénonçait déjà la chercheuse Kate Crawford). Ces catégorisations sont supposées être des problèmes techniques et méthodologiques que l’on peut résoudre, alors qu’elles assurent et maintiennent l’ordre social et moral existant. Enfin, soulignent-ils, les préjugés, l’équité et la justice sont des cibles mouvantes, tout comme les individus ou la société, qui évoluent au gré du temps. Il n’y a donc pas de réponse « définitive » à la question de la justice ou de l’éthique. Adopter une éthique relationnelle suppose donc d’examiner les conceptions et les solutions en continu, et d’interroger en permanence la définition même des termes et catégories que l’on utilise.

L’enjeu, estime Fabian Rogers, militant qui s’est battu pour empêcher l’installation de systèmes de reconnaissance faciale dans des immeubles de logements sociaux de New York, consiste notamment à forcer les entreprises à inclure des personnes concernées par l’impact des technologies dans les comités d’éthiques et les équipes de développement des sociétés qui déploient des systèmes de surveillance automatisés. Pour Pratyusha Kalluri, l’enjeu est surtout de changer les questions que les systèmes tentent de résoudre. C’est-à-dire, « non pas de se demander si l’IA est bonne ou équitable, mais d’interroger comment elle déplace le pouvoir » !

L’IA ou la Tech for Good… isn’t good enough !

Le terme de « Tech for Good » s’est popularisé dès 2008 par le Social Innovation Camp et les rencontres éponymes de sa communauté, comme le rappelle l’une des organisatrices de ce mouvement, Cassie Robinson, fondatrice de TechForGood Global. Il a été redéployé en « AI for good », pour désigner ceux qui utilisent l’IA pour construire un monde meilleur. Il renvoie à la fois aux innovations visant à « impacter positivement la société », à une innovation technologique au service de l’intérêt général, invite à passer de l’innovation au progrès, à utiliser la techno pour répondre aux 17 objectifs du développement durable de l’ONU, mais également à un numérique responsable aux externalités négatives réduites, à un numérique inclusif et durable, qui au pire, hésite entre green et social washing…

Autant d’aspirations à utiliser l’informatique et la technologie pour faire le « bien » qui semblent de prime abord louables. Pour l’ingénieur Ben Green (@benzevgreen) de l’université de Harvard, auteur de The smart enough city (cf. « Vers des villes politiquement intelligentes ») et désormais chercheur associé à l’AI Now Institute, ce mouvement bien intentionné manque de méthodes et de principes pour réaliser ce qu’il annonce, explique-t-il dans un stimulant article de recherche (.pdf).

Le data scientist souligne que l’informatique manque de théories sur ce que faire le « bien » implique, ce qui fait que les conditions sociales que prône ce mouvement demeure vagues, étroites. Les acteurs du Tech for Good peinent à évaluer les relations entre les interventions techniques et leur impact social et ont tendance à penser que la réforme par la technologie est une stratégie appropriée pour le progrès social. Or, la communauté est loin de débattre de ce qu’est le bien social. Pour cela, elle utilise trop souvent des indicateurs approximatifs et des injonctions simples… Au final, la tech pour le bien social produit des travaux et des services politiquement disparates et contradictoires. Pour Ben Green, on en reste souvent à des affirmations générales et de principes pour résoudre les problèmes sociaux sans en mesurer concrètement les impacts sociaux et politiques.

Promouvoir le bien social ne garantit pas que tout le monde considérera les projets qui s’en revendiquent comme des projets bénéfiques. Le fait de considérer la science comme neutre enracine les perspectives des groupes sociaux dominants, qui sont les seuls à penser que la techno est neutre. Or, « les projets qui proposent de renforcer le bien social sans interroger ce que signifie l’engagement dans son contexte social et politique sont surtout susceptibles de reproduire les formes exactes d’oppression sociale que beaucoup de personnes travaillant pour ces projets cherchent à démanteler ». L’informatique par exemple n’a pas pour l’instant développé de méthodologie rigoureuse pour examiner la relation entre les interventions algorithmiques qu’elle propose et leurs impacts sociaux à long terme. Si nous sommes tous d’accord pour dire que la criminalité, la pauvreté ou la discrimination sont des problèmes, pouvons-nous pourtant applaudir à toute tentative d’en atténuer les effets, quand ceux-ci sont mal appréciés ? Or, ce qui peut relever du bon sens immédiat peut se révéler nuisible à terme. Pour Ben Green, la logique algorithmique par exemple, fondée sur la précision et l’efficacité tend à exiger l’acceptation des cadres et systèmes existants, proposant d’améliorer les performances plutôt que d’interroger ou remettre en cause ces cadres et systèmes. Bref à accepter une stratégie réformiste là où pourraient être nécessaires des transformations structurelles qui modifient les fonctions et pouvoirs. Pour être plus clair, Green prend l’exemple du système de justice pénale américain. Les systèmes techniques qui s’y déploient ne font que renforcer et reproduire un système de justice pénale qui demeure structurellement racial, sans remettre en cause l’inégalité intrinsèque du système carcéral, contrairement à ceux qui militent pour l’abolition des prisons par exemple, la fin de la caution ou la suppression de la détention préventive. Pour Green, nous avons besoin d’une meilleure méthodologie éthique, consistant à mieux expliciter les engagements normatifs et surtout de mieux évaluer les interventions techniques par rapport à des réformes plus structurelles et trouver de nouveaux types d’interventions techniques qui puissent mieux s’aligner sur les voies d’un changement social à plus long terme. Pour cela bien sûr, les informaticiens ont besoin d’appuyer leur expertise sur d’autres domaines, plus interdisciplinaire, ne donnant plus la priorité aux considérations techniques (comme l’amélioration de la précision ou de l’efficacité), mais avant tout à d’autres formes de connaissance et de critères.

Se défendre contre la stratification sociale du numérique

L’enjeu n’est donc pas de croire que les outils vont faire le bien par eux-mêmes, quand ils font souvent l’inverse, mais bien plutôt d’aider les citoyens à se mobiliser et à se défendre. De passer du « bien » à la « justice ». De la passivité à la mobilisation.

Couverture du Digital Defense Playbook, manuel de défense numérique de Our Data BodiesPratyusha Kalluri évoque par exemple, le travail du collectif Our Data Bodies et notamment leur passionnant manuel d’activité de protection numérique (.pdf), qui propose une multitude d’ateliers d’éducation populaire pour aider les citoyens à prendre conscience de l’importance de leurs données personnelles pour être à même de mieux les défendre et les protéger, notamment dans leurs interactions avec les entreprises ou les services publics qui les leur demandent. En insistant sur l’importance du contrôle des données personnelles et collectives, le collectif souligne l’impact des traitements : « lorsque nos données sont manipulées, déformées, volées, exploitées ou mal utilisées, nos communautés sont étouffées, empêchées ou réprimées, et notre capacité à nous autodéterminer et à prospérer est systématiquement contrôlée ».

La chercheuse Virginia Eubanks (@poptechworks, voir notre critique de son livre), confondatrice de Our Data Bodies, évoque en conclusion du manuel quelques conseils pour pratiquer ce qu’elle appelle « l’auto-défense des données » (Data Self-Defense), et qui consistent à toujours demander si une information ou champ d’information est nécessaire et son impact si on ne le renseigne pas. De toujours faire appel d’une décision prise, lorsqu’on est rejeté par un programme. De toujours demander s’il existe des procédures de radiation ou des délais d’expiration des informations stockées afin de pouvoir faire effacer les données collectées. De conserver des copies de tout ce que vous envoyez et de demander une confirmation de tout ce que vous soumettez. De partout, demander une copie de vos données.

Plus facile à dire qu’à faire, mais il y a dans ces conseils assurément des propositions qui devraient tenir de recommandations obligatoires aux programmes qui récoltent des données, pour rendre ces enjeux plus faciles et accessibles aux utilisateurs, un peu comme le proposaient l’excellent questionnaire de la boîte à outils pour l’équité algorithmique de l’ACLU (voir « Auditer les algorithmes : de la difficulté de passer des principes aux applications concrètes »). Dans une interview pour PublicBooks, Eubanks souligne combien la technologie contribue à une « stratification sociale », c’est-à-dire combien elle fige l’organisation sociale et donc les inégalités. Elle y rappelle que « les personnes qui vivent dans des environnements où les droits sont faibles – communautés pauvres et ouvrières, communautés de migrants, communautés de couleur, minorités religieuses ou sexuelles – vivent déjà dans l’avenir numérique, c’est-à-dire dans la surveillance et la discipline qu’impose la technologie ». Pour eux, la surveillance est permanente et constante. « La réalité est que les nouveaux outils de décision algorithmiques, les modèles prédictifs et les systèmes d’éligibilité automatisés font partie intégrante des machines politiques qui ont précédé. Ils s’inscrivent dans la profonde histoire de notre pays, qui a commencé à punir les pauvres avant que l’administration des programmes publics ne soit numérisée. Nous refusons également de considérer ces systèmes technologiques comme faisant partie de ce moment politique, qui est caractérisé par une haine absolue des pauvres. La haine absolue est endémique de tous les côtés du spectre politique. Notre culture politique fait d’eux des boucs émissaires : elle punit, stigmatise et criminalise les pauvres. »

Ces machines ne sont pas neutres, rappelle à son tour Eubanks. « Nous devons construire des outils explicitement politiques pour traiter les systèmes explicitement politiques dans lesquels ils fonctionnent. Nous devons les construire contre l’héritage de l’inégalité. Intentionnellement. » Or, rappelle-t-elle, « cela va à l’encontre de la formation des ingénieurs (qui sont accrochés à la notion de neutralité). Et c’est l’une des raisons pour lesquelles ce problème est un vrai défi ». Pour elle, « nous devons cesser de leur apprendre à ne pas se soucier du monde réel », à l’image de la mobilisation NoTechForICE, le mouvement de refus que les technologies travaillent et accélèrent les dispositifs technologiques de l’agence douanière et de contrôle des frontières américaine (ICE).

« Pas d’innovation sans représentation »

Et la chercheuse de compléter : « Nous n’arriverons pas à des technologies plus justes dans les services publics, par exemple, tant que les concepteurs de ces systèmes ne comprendront pas vraiment que l’assistance publique a historiquement travaillé pour empêcher des catégories entières de personnes de recevoir de l’aide, pour les stigmatiser en raison de leur pauvreté, et pour les punir d’être pauvres ». La culture américaine est fondée sur une perception profonde et erronée selon laquelle la pauvreté est un échec moral et non la condition d’existence de la majorité, comme l’ont montré les travaux du sociologue Mark Rank, soulignant que 60 % des Américains se retrouveront sous le seuil de pauvreté à un moment donné de leur vie adulte. Or nous continuons à penser que la pauvreté est une exception, une pathologie. Dans ce cadre, les systèmes sociaux visent avant tout à déterminer si votre pauvreté est de votre faute ou non.

Couverture du livre Design JusticeLe principal remède, explique Eubanks, consiste donc à embrasser un processus de conception plus participatif, à l’image de celui que prône Sasha Constanza-Chock (@schock) dans Design Justice (MIT Press, 2020, non traduit, voir également le réseau de designers qu’elle a initié, @design_justice et le site dédié du livre en libre accès). « Les personnes qui sont directement touchées par les systèmes doivent avoir leur mot à dire dans leur conception. Plus important encore, elles doivent avoir le pouvoir de décider de la manière dont ces systèmes sont mis en œuvre », souligne Eubanks, quand aujourd’hui elles ne peuvent même pas refuser l’intrusion des technologies de surveillance dans leurs existences. Heureusement, grâce aux organisations communautaires, il est encore possible de stopper ces systèmes, de les arrêter et plusieurs protestations et procès ont montré leurs effets en ce sens, se félicite la chercheuse.

Quand on regarde l’IA sous le rapport de pouvoir, il est possible alors de constater que bien des systèmes efficaces, de plus en plus précis, ne sont pas bons pour tout le monde, rappelle pour sa part Pratyusha Kalluri. Les chercheurs promettent de concevoir des systèmes plus équitables et transparents, mais « pour qui et selon qui ? » En devenant toujours plus « efficaces », ils se révèlent surtout toujours plus nuisibles. Parfois, ils atténuent certes les dommages, mais demeurent contrôlés par de puissantes institutions qui imposent leurs décisions à tous. « Au mieux, ils ne sont pas fiables, au pire, ils sont des mascarades d’éthique technologiques qui contribuent à perpétuer les inégalités ».

En plaçant les communautés marginalisées au coeur de l’IA, nous pouvons transformer son développement, en permettant qu’elle soit conforme à leurs besoins ou qu’ils puissent s’en retirer librement, conclut-elle en réclamant une IA « par et pour le peuple », pour reprendre les mots emblématiques d’Abraham Lincoln. Un constat qui fait écho au « pas pour nous sans nous », mot d’ordre des associations d’handicapées, ou encore à ceux du philosophe des sciences Langdon Winner (@langdonw), « Pas d’innovation sans représentation ».

On le montrait récemment, aux États-Unis, la mobilisation des organisations de défense des droits civiques se structure autour de revendications plus radicales à l’encontre des technologies, notamment à l’encontre de la reconnaissance faciale, des technologies policières ou des calculs de score de crédits.

Nouvelles mobilisations

Couverture du livre de Mathieu Magnaudeix, Génération Ocasio CortezReste, que derrière ces nouvelles mobilisations, on trouve surtout une nouvelle génération de chercheurs et d’activistes américains, que nombre de nos articles tentent de repérer et signaler, dans le champ des technologies. Le récent livre du journaliste Mathieu Magnaudeix (@mathieu_m), Génération Ocasio Cortez : les nouveaux activistes américains (La découverte, 2020), fait un tour, très accessible et particulièrement chaleureux, de cette nouvelle génération d’activistes américains, dans d’autres champs que le seul secteur technologique. Il y dépeint une génération radicale, inclusive, joyeuse et créative. Derrière les héritages du renouveau des luttes, le journaliste de Mediapart décortique les stratégies, les tactiques, les dispositifs, les organisations qui oeuvrent à transformer le camp de la gauche en Amérique. Derrière ces portraits, pointe particulièrement une technique à l’oeuvre, celle du community organizing, cette science pratique de la mobilisation, initiée par le sociologue Saul Alinsky dans son livre Etre radical, manuel pragmatique pour radicaux idéalistes (1971), qui semble renvoyer la responsabilité individuelle des militants et l’idéologisme de parti aux oubliettes, pour se consacrer aux luttes concrètes et aux revendications organisées. Certes, cette ode aux organizers (« optimistes mais pas naîfs, radicaux mais méthodiques. Rongés et galvanisés par l’urgence des temps ») qui bâtissent des mouvements puissants et inclusifs porte tout autant d’espoirs que ceux que portent les multiples mobilisations militantes que l’on trouve aussi de ce côté-ci de l’Atlantique. Mais derrière les portraits de militants, Magnaudeix évoque surtout leurs méthodes de mobilisation et leurs objectifs et nous rappelle le sens de la mobilisation : nous apprendre à protester, à désobéir, à revendiquer et à transformer réellement le monde. Son livre se révèle un bain de fraîcheur militante, comme on la retrouve dans les collectifs de lutte contre les discriminations dans les systèmes techniques (comme la Coalition pour une technologie critique@forcriticaltech – ou la Ligue pour la justice algorithmique@ajlunited – ou le collectif Data for Black Lives@dataforblacklives… et qu’on pourrait compléter par ceux qu’on appelle « les nouveaux économistes »).

Magnaudeix évoque ainsi un nombre considérable d’autres structures et acteurs qui régénèrent le militantisme politique américain comme Rafael Shimunov (@rafaelshimunov) du Center for popular Democracy (@cpdaction) et des collectifs Resist Here (@resisthere) et if Not Now @ifnotnoworg) ; Tara Raghuveer (@taraghuveer) directrice de KC Tenants (@KCTenants), un mouvement pour défendre les locataires de Kansas City qui a depuis essaimé dans d’autres villes ; Matthew Miles Goodrich (@mmilesgoodrich) de la puissante organisation Sunrise Movement qui forme les communautés à protester (@sunrisemvmt), l’organisation qui promeut le Green New Deal ; Sara Blazevic, cofondatrice du Divestment Student Network, un réseau d’étudiants qui exige la rupture des liens financiers entre les universités américaines et l’industrie fossile ; Amanda Elise Salas (@theamandaelise) fer de lance du No Border Wall, opposée à la construction du mur entre le Mexique et les États-Unis et de Battleground Texas qui vise à inscrire les Hispaniques sur les listes électorales du Texas ; Destiny Harris de No Cop Academy qui se bat contre l’installation d’une académie de formation de policiers à Chicago ; Isra Allison de Brand New Congress, une organisation qui milite pour générer une nouvelle génération d’élus, et de Justice Democrats (@justicedems), créés par d’anciens organizers de la campagne Sanders pour lutter contre le centrisme du parti ; Waleed Shahid (@_waleedshahid), créateur avec Max Berger @maxberger) de All of Us, une autre organisation visant à transformer le parti démocrate ; Jake DeGroot (@jdegroot), l’inventeur de Reach, une application d’organisation politique ; le politologue Jeremy Pressman (@djpressman) et sa collègue Erica Chenoweth (@ericachenoweth) qui ont mis en place un compteur des mobilisations politiques aux US, montrant notamment combien les Women’s March (@womensmarch) galvanisées par la puissance du mouvement MeToo ont nourri les plus récentes contestations ; l’activiste et essayiste L.A. Kauffman (@lakauffman) spécialiste de l’histoire de l’action directe aux États-Unis, animatrice du site de mobilisation anti-Trump Bye-Bye45 et auteure de How to read a protest (2018), qui souligne combien le cadre politique large du Women’s March a été un tournant dans l’histoire contestataire américaine, notamment par le succès de sa mobilisation ; Leah Greenberg (@leahgreenb) et Ezra Levin (@ezralevin) qui ont lancé Indivisible (@indivisibleteam, ainsi qu’un livre éponyme) pour transformer les réseaux locaux démocrates ; Maria Svart la directrice du Democratic Socialists of America (@DemSocialists) ; le professeur de droit Jedediah S. Purdy qui décrypte le réveil politique de l’Amérique ; Brett Banditelli (@banditelli) du mouvement Fight for 15 (@fightfor15), qui réclame un revenu décent pour les employés de fast-food et animateur de People for Bernie (@people4bernie) ; le politologue Gene Sharp et ses 198 méthodes de l’action non violente ; Lisa Fithian (@fithianlisa), légende militante de l’action directe américaine et auteure de Shut it down (Green Publishing, 2019, non traduit) qui défend le rôle stratégique de la violence et invite à réfléchir à comment conduire ses actions ; Deva Woodly (@devarashida), l’une des meilleures spécialistes du mouvement Black Lives Matter ; Paul Engler, cofondateur de Momentum, un centre de formation et un incubateur de mouvements sociaux, pouponnière de cette nouvelle gauche, et auteur avec son frère Mark de This is an uprising : how nonviolent revolt is shaping the 21th century (Nation Books, 2016, non traduit) ; Patrick Reinsborough (@radicalwhispers), directeur de l’organizing de l’ONG environnementale 350.org (@350), fondateur du Center for Story-Based Strategy (@smartmeme) et auteur avec Doyle Canning de Re : immagining change, how to use story based strategy to win campaigns, build movements and change the world (PM Press, 2017, non traduit) ; Tom Perriello (@tomperriello), cofondateur d’Avaaz, la plateforme de pétitions, patron des activités de l’Open Society Foundation (@opensociety) aux États-Unis, troisième fond philanthropique du monde opéré par le milliardaire George Soros, principal financeur de nombre de ces mouvements et organisation accélératrice de mobilisation ; le collectif féministe Incite (@incitenews), qui lui est opposé et dénonce l’impact du complexe industriel de la philanthropie sur la radicalité des mouvements, notamment dans leur livre The revolution will not be funded (Duke University Press, 2017, non traduit) et qui promeut le financement direct par les individus ; Charlene Carruthers (@charlenecac), qui a longtemps été la voix du Black Youth Project 100 (@byp100), auteure du manifeste black queer et féministe Unapologectic (réédition, Penguin, 2019, non traduit), Je ne m’excuse pas, où elle rappelle que « le pouvoir ne concède rien sans une demande organisée » et où elle s’en prend au piège identitaire et au mythe du changement modéré…

Ou encore, la revue socialiste américaine Dissent (@DissentMag) ; le livre de de Becky Bond et Zack Exley, conseillers de la campagne de Sanders, Rules for Revolutionaries (2016, Chelsea Green Publishing, non traduit) ; Andrew Boyd et Dave Oswald Mitchell éditeurs de Beautiful Trouble, a toolbox for revolution (OR Books, 2013, traduit en français sous le titre Joyeux Bordel, tactiques, principes et théories pour faire la révolution, Les liens qui libèrent 2015), le livre qui présente la boîte à outils des organizers ; Jonathan Matthew Smucker (@jonathansmucker) auteur de Hegemony how-to, a roadmap for radicals (AK Press, 2017), un manuel pour activistes, qui dirige l’institut de formation en community organizing Beyond the Choir (@beyondthechoir) ; la sociologue et politogue Frances Fox Piven, qui défend la protestation de masse et explique, notamment dans son livre (Challenging Authority : how ordinary people change America, Rowman & Lifflefield, 2006, non traduit) que le pouvoir, c’est le soulèvement ; ou encore le livre du politologue français Julien Talpin (@julientalpin), Community Organizing. De l’émeute à l’alliance des classes populaires aux États-Unis (Raisons d’agir, 2016), cet art de construire les causes ; ou encore le Community organizing canvas, une méthode pour construire des communautés et des organisations à mission, sur le modèle des matrices d’affaires d’Alexander Osterwalder que l’on connait dans l’innovation ; ou encore Benjamin Shepard, auteur de Play, Creativity and social movements (Routledge, 2011, non traduit) qui milite pour des luttes radicales et énervées, mais « spectaculaires et vivantes », tout comme Joyful Militancy (AK Press, 2017, non traduit) de Nick Montgomery (@manypolitics) et Carla Bergman (@joyfulcarla) (un extrait est accessible en français)…

Derrière cette longue liste, qui est pourtant loin d’être exhaustive de toutes les ressources du livre, il semble essentiel de jeter un oeil sur ces mouvements et acteurs qui reconfigurent la protestation, pour apprécier notamment la manière dont ils le font (et encore faudrait-il parvenir à souligner, comme le fait très bien Magnaudeix, l’interconnexion complexe qu’il existe entre ces acteurs et réseaux et que l’on peut apercevoir dans les échanges de tweets de ces multiples organisations par exemple, mais plus encore dans son livre, par l’intrication des acteurs dans ces organisations). Ces exemples, ou ce que l’on peut en voir, nous permettent de mieux saisir les transformations politiques actuelles. Certes, Mathieu Magnaudeix, souligne également les limites du community organizing, notamment l’abandon par Obama, après son élection, de l’infrastructure militante qui avait contribué à son élection. Mais ce mouvement était encore extrêmement centralisé et vertical, rappelle Marshall Ganz, l’un des initiateurs de la campagne d’Obama, bien loin des formes de terrains des luttes que Magnaudeix nous donne à voir dans son stimulant catalogue.

Comme le soulignait Maurice Mitchell (@mauricewfp), responsable du Working Families Party (@workingfamilies) et de Movement for Black Lives (@Mvmnt4BlkLives), cité dans le livre de Magnaudeix : « Le boulot de la gauche n’est pas de dépenser toute son énergie à rendre la gauche pure. C’est d’organiser les travailleurs ». Ces structures et acteurs permettent de mieux saisir les transformations politiques en cours dans la gauche américaine et permettent de constater l’impact de visions politiques qui s’accrochent au terrain et qui cherchent à « construire ensemble du pouvoir ». À l’image des principes établis par les travaux des frères Engler, qui repose sur la mobilisation d’une masse critique, qui invite à dépasser la simple revendication, le statu quo ou la représentation, et qui ne doit pas tant chercher à convaincre ses adversaires que de chercher à toujours élargir sa base, notamment vers les personnes neutres ou passives, afin de dramatiser et polariser les actions, qui ont pour principe d’être perturbatrices. Autant d’actions qui ne peuvent reposer que sur un message clair, capable d’exprimer sa raison d’être, ses buts, sa stratégie, sa culture et sa structure.

Comme le pointe Amna A. Akbar (@orangebegum), professeur de droit spécialiste des mouvements sociaux, dans une tribune pour le New York Times, derrière des mots d’ordre comme définancer la police ou annuler les loyers, la gauche américaine ne réclame pas des réformes, mais un changement profond et radical, une nouvelle société. Sept semaines après le meurtre de George Floyd, les gens sont encore dans les rues, rappelle-t-elle. Les mouvements sociaux ont profondément diffusé les revendications auprès d’un public mobilisé et large. Ces mouvements dialoguent entre eux et élargissent sans cesse leurs bases populaires. Ils ne se contentent pas d’appeler à des réformes, mais vise à restructurer nos manières de faire société. Les mouvements de gauche soulignent que les crises que nous connaissons sont à l’intersection de plusieurs facteurs : le problème des violences policières, du réchauffement climatique, du logement inabordable… (parmi d’autres) ne sont pas des problèmes déconnectés les uns des autres, au contraire. Et la technologie apparaît de plus en plus comme un des moyens d’interconnexion de ces problèmes qui s’abattent sur les populations les plus marginalisées.

En abordant toujours des problèmes formels, ainsi que bien souvent les questions techniques qui les façonnent, ce que nous montrent ces nouvelles luttes et ces nouveaux espaces de luttes démocratiques, économiques, sociales, voire technologiques, c’est en tout cas que la question technique s’est déplacée.

Désormais, si le numérique se retourne contre les gens comme une arme, alors nous devons aider les gens à s’en défendre, rappellent ces mouvements. Bien souvent, derrière nombre de ces luttes, désarmer le numérique est l’un des mots d’ordre pour changer l’action ! Passer de l’AI for good à l’AI for power & justice, l’un des chemins (« l’enjeu tient plus de la justice que de l’équité », disait très bien Kate Crawford). Le community organizing, cette méthode de mobilisation par la protestation, la désobéissance et la revendication, tient beaucoup de la méthode. Le refus des outils de surveillance, la ligne rouge. Les outils qui oeuvrent à la coordination et la démocratisation, qui offrent des capacités d’agir, la ligne verte.

Le numérique se transforme à nouveau ! Il s’ouvre désormais sur une remise en cause de la technique. Derrière les combats pour la justice sociale, on entend en tout cas qu’arrêter les machines semble désormais plus envisageable qu’il ne l’a été jusque là.

Hubert Guillaud

Benchmark des plateformes NLU
Catastrophes technologiques et risques industriels...
 

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lundi 10 août 2020

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